Ryail 1.4

 
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Sur ses deux pieds, il regarda le dragon. Était-elle vraiment morte ? Il osa s'approcher de sa gueule. Ses narines ne bougeaient pas. Il ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était un piège, qu'elle allait ouvrir son immense oeil et l'avaler d'un coup de mâchoires. Mais il posa sa main sur son crâne écailleux et rien ne se passa.

Une écaille resta collée à la paume de sa main lorsqu'il la retira. Le cadavre commençait à suinter une substance gluante qui lui resta dessus. Il enleva l'écaille qui était presque argentée de l'autre côté. Il la rangea dans sa poche et se retourna vers l'œuf qui était resté à sa place et semblait l'accuser pour la mort de sa mère. L'œuf immense atteignait presque ses hanches et il redoutait le moment où il devrait le déplacer.

Un caillou tomba et roula le long du trou pour s'arrêter non loin de lui. Il releva la tête, mais il n'y avait rien. Un animal avait dû être intrigué par les bruits de la créature et s'était approché trop près.

Il chercha un chemin pour remonter avec l'œuf. Même s'il n'avait pas la moindre envie du monde de s'en occuper, surtout si une autre créature de cette taille en sortait, il ne pouvait pas prendre les derniers mots que la dragonne lui avait dit à la légère. Et même s'ils étaient à l'abri des animaux dans le trou, une pluie suffirait à le remplir et à emmener l'œuf par-dessus la falaise. Malheureusement, il pouvait remonter par là d'où il venait et par deux ou trois autres parois, mais il ne voyait aucun moyen d'escalader tout en portant l'œuf. Il devrait revenir.

Avant de remonter, il décida de le déplacer, il serait plus en sécurité dans les pattes de la dragonne, même morte, que sur le roc. Il apposa ses mains aux opposés de la coquille et le souleva. Étrangement, il était bien plus léger qu'il ne le pensait et n'eu aucune difficulté à le transporter sous l'aile protectrice de sa mère entre sa patte arrière et son abdomen.

En remontant à la surface, il fut accueilli par cinq petites personnes, chacune armées d'une arme. Il pensait avoir vu un enfant tout à l'heure, mais il avait tort. Ils avaient presque sa taille, mais ils n'étaient en rien des enfants. Le regard dur, le corps affublé de cicatrices, un des petits êtres s'approcha de lui et lui cogna sa jambe, désormais guérie, de sa lance. Un autre envoya voler dans sa direction son ancienne canne. Et les cris commencèrent.

Encerclé au bord du trou et sans aucune arme, il ne put que s'agenouiller et protéger sa tête dans l'attente du premier coup. Mais rien ne vint. Il releva la tête, mais plus personne n'était là. Ils s'étaient évaporés dans la forêt, le laissant seul, à nouveau. Il se releva et essaya de voir dans quelle direction ils avaient pu aller, mais son succès. Ils n'avaient laissé aucune trace et pouvaient être cachés derrière n'importe quel arbre. Il préféra rester à proximité du trou.

Il devait être observé et il ne pouvait désormais plus sortir l'œuf, même s'il n'avait aucune idée de comment il s'y aurait pris. Ryail décida de ne pas se retrouver désarmer la prochaine qu'il les croiserait. Il devait pouvoir se défendre, lui et son nouveau protégé.

Il avait déjà vu faire des chasseurs du village fabriquer un arc, mais même si c'était ce qu'il lui fallait en ce moment, il n'était pas sûr d'être capable d'en faire un lui-même. Par contre, une lance comme celle avec laquelle il l'avait frappé était bien plus modeste et réalisable. Un bâton, comme celui qui lui avait servit à se déplacer jusqu'ici ferait l'affaire pour le manche. Il ne manquait plus qu'à l'aiguiser. Il tourna en rond, essayant de trouver un caillou qui ferait le travail, mais n'en trouva pas.

Alors qu'il descendait pour en chercher un dans le trou, il se coupa à la jambe et faillit lâcher prise. Il se rattrapa et finit la descente en serrant les dents. Ce n'était pas un rocher qui l'avait coupé, il sortit l'écaille qu'il avait mise plus tôt dans sa poche et en nettoya le sang qui était encore dessus. Il l'avait pourtant tenu dans ses mains sans qu'il ne se coupe, alors pourquoi est-ce qu'elle était autant tranchante maintenant ?

Il n'en avait aucune idée, mais ça lui allait parfaitement. Il n'avait plus besoin de chercher de pointe désormais, il l'avait devant lui ! Et toute une réserve en plus !

Après avoir récupéré d'autres écailles qu'il déposa dans une alcôve de la paroi à l'abri de toute intempérie, il remonta en haut pour trouver de quoi lier l'écaille au bâton. Ça ne servait à rien de le tailler, il ne serait jamais aussi tranchant que cette écaille. Il trouva rapidement une liane assez résistante à l'orée de la forêt et s'empressa de terminer son arme. Une fois achevée, il put à nouveau s'aventurer dans la forêt sans craindre de ne pouvoir se défendre si les petits hommes revenaient.

Son ventre criait de faim et il n'avait pas bu depuis la veille, mais la nuit arrivait plus vite qu'il ne l'aurait cru et il décida de passer la nuit à l'abri du vent sous la protection de la dragonne à côté de l'œuf. Il devrait chercher une source d'eau dès le matin.


Il se réveilla dans la nuit, des bruits lui parvenaient de l'extérieur de son trou. Il sortit délicatement et escalada, encore engourdit et un mal de crâne dû au manque d'eau pour voir ce qui se passait. Alors qu'il passait la tête au-dessus de la surface, trois arcs se bandèrent sur lui. Toute une armée de petits hommes étaient présents un peu plus loin, certains armés, d'autre portant des torches.

Entre lui, les archers qui le ciblaient et l'armée se tenait un de ces hommes ou plutôt, pensa-t-il, une femme. Âgée à première vue, il lui sembla qu'elle lui faisait signe de sortir. Il s'exécuta et les archers le laissèrent passer. Il se maudit d'avoir laissé son arme avec le dragon, même si elle ne lui aurait servi à rien dans cette situation, la savoir avec lui le rassurait.

La petite vieille avait le même air sérieux que les autres et regarda Ryail de la tête aux pieds avant de se retourner et de partir.

« Attendez ! » Même s'ils n'étaient pas accueillants, ils étaient sa seule chance de se sortir de cette île. « Je vous en supplie, aidez-moi.

— En une journée tu as réalisé ce que certains d'entre nous rêvent de faire depuis la nuit des temps. Mais tu n'es pas l'un des nôtres. Si tu n'avais pas un kratagas sous ta protection nous te tuerions sans hésiter, même si tu es l'un des leurs. Si tu t'approches de notre village, nous n'hésiterons pas.

— Je ne comprends pas ! Qu'est-ce que j'ai fait ? C'est du dragon dont vous parlez n'est-ce pas ? J'en veux pas moi, je vous le donne si vous voulez. »

Elle se retourna et lui sauta dessus si rapidement qu'il ne pût réagir. Aggripée à sa veste, ses pieds sur son ventre, elle ne pesait rien, mais ses yeux de feux plantés dans les siens lui disait qu'elle pouvait le dévorer à tout instant.

— Les kratagas font partie de la nature. Nous faisons partie de la nature. Toi, non. Aide la nature ou tu seras son repas. »

Elle le lâcha et retomba par terre, le regard toujours fixé dans le sien. Elle se retourna et cria des mots incompréhensibles. Les archers arrivèrent à ses côtés au pas de course et la suivirent sans rien dire.

Ryail observa l'armée minuscule se replier dans les bois et retourna dormir, à l'abri relatif de la dragonne, laissant couler des larmes de détresse et de tristesse en repensant à son père et sa sœur avant de s'endormir.