Ryail 1.1

 
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Ryail était dans la classe avec les autres élèves lorsque l'un des bergers des villages supérieurs arriva à toute vitesse dans leur quartier. Tous les jeunes se pressaient aux fenêtres pour voir et écouter ce qui se passait. La maîtresse, bien que visiblement énervée de ne pouvoir garder le calme dans sa classe, ne put se retenir de se tourner elle aussi vers la fenêtre.

Lorsqu'un des élèves répéta le mot que tout le monde avait entendu "rotation", la classe entière se mit à bouger dans tous les sens, bousculant leurs voisins pour attraper leurs affaires, certains courant directement vers la sortie. Leur maîtresse était dans le même état et après avoir pris ses affaires elle sortit par la porte arrière qui lui était réservée, laissant ses élèves se débrouiller par eux-même.

Dans cet affolement, Ryail sortit avec les autres et se retrouva dans la place devant l'école. Il devait rentrer le plus rapidement possible chez lui et se mettre à l'abri. Mais il espérait trouver sa soeur, s'il était seul, il n'arriverait jamais à se frayait un chemin dans la foule paniquée par l'annonce. Le berger avait d'ailleurs disparu, il était sûrement allé prévenir le village voisin et devait pensait pouvoir se protéger en fuyant de village en village.

Une main le saisit et l'entraîna dans la rue en direction du port. Sa soeur l'avait trouvé avant qu'il ne le fit. Plus âgée de cinq ans, elle travaillait à la boulangerie et avait demandé à réaliser des livraisons proches de l'école au cas où la rotation arrivait dans la journée. La rue était étroite et, bien que directe vers les quartiers des marins, personnes à part eux et une autre personne en face ne s'y trouvaient.

Lorsqu'ils arrivèrent sur les quais, toutes les embarcations encore disponibles étaient envahis par des jeunes hommes d'une dizaine d'années à vingt ans. Mais eux ne s'arrêtèrent pas. Leur père avait tout prévu. Bien que la rotation puisse être dangereuse, ce n'était pas elle qu'ils craignaient. Non. Avec la rotation, arrivait l'armée et la sélection. Tous les jeunes en âge de se servir d'une arme étaient passés en revue et la plupart étaient sélectionnés, il disparaissait à jamais sans envoyer une seule nouvelle, pas une lettre, pas de retour à la maison, aucune évasion n'avait eu lieu. Personne ne savait exactement ce qu'il s'y passait et c'est pour cette raison que tout le monde fuyait. Garder le contrôle sur sa vie, bien que misérable pour certains valait souvent mieux que l'inconnu et l'oubli.

Une fois les quais dépassés, ils remontèrent en direction des habitations où ils durent se frayer un chemin parmi tous les jeunes qui venaient d'apprendre la nouvelle et cherchaient à rejoindre un navire. Leur maison se trouvait à l'arrière. Bien que leur père gagnât assez pour avoir une maison au centre de la ville, il s'était retiré avec eux à la mort de leur mère dans une maison au bord de l'eau à l'écart des autres.

Ryail glissa sur la boue et se blessa en dessous du genou en tombant sur un des nombreux rochers qui bordaient la route. Sa soeur le redressa mais il ne pouvait pas tenir debout et de fait, ne pouvait plus marcher. « Reste ici ! Je vais chercher papa. S'ils arrivent avant nous, descends dans les rochers d n'importe quelle manière, quitte à te casser la cheville. » Il lui fit signe de la tête et Dilion s'en alla en courant, relevant ses habits de travail qui la gênaient pour avancer.

Il se retrouvait tout seul, et le froid de cette matinée d'automne combiné à celui de la boue qui imprégnait son pantalon commençait à se faire ressentir. Il pouvait entendre au loin les gens crier dans tous les sens, accompagnés par les cris des oiseaux qui espéraient en tirer quelque chose. Malheureusement pour eux cet événement ne faisait que très rarement de dégâts. Une fois face aux soldats, personne ne leur tenait tête. Ils traversaient la ville avec leur seul objectif en tête et, une fois les garçons obtenus, ils repartaient aussi vite qu'ils étaient arrivés.

« Là-bas ! » Il se retourna et vit sa soeur suivie de son père et de leur jeune chienne qui les suivait sans comprendre ce qui se passait. Son père s'agenouilla devant sans rien dire et il se hissa sur son dos. En l'espace de trente secondes, ils étaient repartis en direction de la maison, plus lentement que précédemment, à cause de lui.

Les nuages sombres et menaçants au-dessus de leurs têtes n'annonçaient rien de bon pour le reste de la journée. Ryail ne put s'empêcher de penser qu'ils étaient un présage de ce qu'il allait se passait. Ça ou alors ils prévenaient seulement la rotation qui se réalisait tous les dix ans. Arrivés à la maison, son père ne rentra pas dedans et ne s'y arrêta pas non plus. Il continua tout droit en direction de la falaise et de l'océan.

« On va où papa ? demanda Dilion.

— On n'a plus le temps pour ce que j'avais prévu de faire. Ton frère va prendre la barque et s'éloigner au maximum de la rive pendant qu'on cachera ses affaires dans la maison. S'ils apprennent que tu as un frère, je ne sais pas de quoi ils seront capables.

—  Mais je n'ai jamais pris la barque tout seul ! Je ne sais même pas comment faire demi-tour pour rentrer !

— Ne t'en fais pas. Dans tous les cas ne rentre pas avant demain. Et si tu n'arrives à revenir laisse toi porter par le courant. Le plus important c'est de ne pas trop t'éloigner ou tu risquerais d'être emporté par la rotation. Nous te retrouverons où que tu sois, ne t'inquiètes pas Ryail. » Sa soeur regardait son père dubitative, mais elle savait que ça valait mieux que l'alternative.

Arrivés sur la plage ils se dirigèrent vers la barque échouée qui avait été préparée avec des miches de pain que Dilion avait préparés la veille. Elle ne se doutait pas alors qu'elles seraient utilisées pour sauver la vie de son frère.

Son père le plaça dedans et lui posa une toile sur les genoux. « Une fois au large, couche-toi et recouvre-toi de ça. » Ryail acquiesça. Il poussa l'embarcation à l'eau puis continua, l'emmenant jusqu'à ce que l'eau recouvre sa poitrine, laissant son fils dériver.


Son père et sa soeur étaient déjà en train de remonter à la maison lorsque Ryail se saisit des avirons. Ils n'étaient désormais plus visibles et sûrement dans la maison en train d'effacer toute trace de son existence. Il se demanda à quelle distance exactement il devait aller. À quelle distance devait-il se trouvait pour échapper aux yeux des soldats et à partir d'où la rotation s'effectuait-elle ?

Il se retourna et eut alors la réponse à sa question. Derrière lui, le ciel était désormais d'un vert foncé irréel. Il ne comprit que trop tard qu'il avait dépassé la limite et au moment où il voulut s'arrêter et faire marche arrière, la rotation s'effectua. Il se retrouva plus de trois mètres au-dessus de l'eau et tomba en chute libre.